Metamorfosi

Impressions baroques

« Le fleuve de l’oubli n’a pas assez d’eau

pour suffire à calmer mon incendie ;

car pour éteindre le feu amoureux,

il faut une mer ; et même, une mer est peu.

Je sais que pour les flammes des amants

toutes les mers, à la fin, ne suffisent pas. »

~ Barbara Strozzi, Cantate Sino Alla Morte

Dans la continuité de la précédente création baroque, Premiers Songes, ce sont les pages laissées par une autre compositrice et cantatrice fantasque et merveilleuse que Constantinople s’offre le luxe de réinventer. Digne héritière de Monteverdi, Barbara Strozzi (1619-1677), la Vénitienne éprise de madrigaux, ce répertoire vocal profane de la Renaissance, était fort douée à rendre les sens fous. Une démence heureuse et salutaire pour nous autre mélomanes !

À l’occasion de cette nouvelle création, l’imagination fertile de la belle à la réputation sulfureuse s’incarne dans la voix suave de l’Acadienne Suzie Leblanc. Sa poésie est portée plus loin encore par le brio, légèreté mêlée d’audace, de nos cinq musiciens férus d’improvisation. À ce programme amoureux seront versées quelques pièces d’un autre génie italien aux racines germaniques : Johannes Hieronymus Kapsberger (1580-1651). Son verbe sacré et profane, la liberté qui souffle dans ses recueils, constituent un terrain de jeu privilégié pour Constantinople, sans cesse désireux de s’affranchir des frontières culturelles de la vieille Europe…

QUELQUES PIÈCES AU PROGRAMME (sous réserve)

Il ballo delle ingrate (extrait), Claudio Monteverdi (1567-1643)

Si dolce è il tormento, Claudio Monteverdi

Bergamasca, Johann Kapsberger/ Marco Uccellini (c. 1603-1680)

Sinfonia, Salomone Rossi (c. 1570-1630)

L’Eraclito amoroso, Barbara Strozzi (1619-1677)

Capona, Ciaconna, Johann Kapsberger  (c. 1580-1651)/Andrea Falconieri (c. 1585-1656)

Toccata Arpeggiata, Johann Kapsberger

Kapsberger, Johann Kapsberger

Lagrime mie, Barbara Strozzi

Canario, Johann Kapsberger

Lamento del marchese Cinq-mars, Barbara Strozzi

Colasione, Johann Kapsberger

Toccata, Johann Kapsberger

Passacaglia, Johann Kapsberger

Amor dormiglione, Barbara Strozzi

 

BARBARA STROZZI

Barbara Strozzi est, avec Francesca Caccini, l’une des rares compositrices dans l’Italie du Seicento; elle évoque à cet égard son alter ego dans le domaine pictural, Artemisia Gentileschi. Barbara Strozzi est la fille de la courtisane Isabella Garzoni et la fille adoptive du poète Giulio Strozzi, un auteur de livrets d’opéra qui encourage sa carrière musicale. Elle étudie ainsi la composition auprès de Francesco Cavalli, et à partir de 1634 on la trouve associée comme chanteuse et compositrice à l’Accademia degli Incogniti fondée par Giovanni Francesco Loredano. Outre d’être célébrée comme une cantatrice virtuose par ses contemporains, sa fécondité musicale se révèle exceptionnelle : en l’espace de vingt ans (1644-1664), elle a fait imprimer huit volumineux recueils de musique profane et sacrée. Elle publie jusqu’en 1664 125 œuvres sur huit opus, des madrigaux et surtout des arias et des cantates. Ses œuvres vocales se destinent à de nombreux mécènes, comme le doge de Venise Nicolò Sagredo, Ferdinand III du Saint-Empire et Éléonore de Gonzague-Mantoue, ou Sophie de Bohême, duchesse de Brunswick. Dans l’art si délicat du concitato dramatique, de l’extase et des langueurs autant linguistiques que musicales, Barbara Strozzi se montre l’égale de Monteverdi, lui empruntant son art de la projection du texte porté par un choix réfléchi de motifs rythmiques et mélodiques. À la façon dont s’embrassent verbe et chant, il paraît étonnant que ses œuvres n’aient pas été plus souvent interprétées. Aimant combiner les registres poétiques et parsemer ses textes d’allusions, de références cachées ou même secrètes, son écriture musicale, quant à elle, en multiplie les échos. Son goût du drame, l’intensité de sa prosodie, l’alliance subtile de la note et du mot, ses jeux de climats – d’une atmosphère languissante et suave à agitée et guerrière –, son affection pour les récitations palpitantes et les inflexions entre mysticisme et sensualité, érotisme voilé et douleur amoureuse… Barbara Strozzi « ose » et réussit une musique de lettrés, jubilatoire, complexe et immédiatement intelligible. Son tempérament l’invite à concilier ambition littéraire et franchise de l’expression pour ciseler de véritables opéras miniatures, là où son maître, Cavalli, reste célèbre pour sa musique sacrée jouée jusque devant le roi soleil Louis XIV.

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